Stablecoins : Mastercard et Visa se disputent déjà les nouveaux rails du système financier

La guerre des stablecoins ne se joue plus seulement entre émetteurs de cryptomonnaies, banques et fintechs. Elle commence désormais à opposer les deux géants historiques des paiements mondiaux : Mastercard et Visa.

 Le rachat de BVNK par Mastercard, finalisé début août pour une opération pouvant atteindre 1,8 milliard de dollars, vient de rendre cette compétition particulièrement visible. Quelques mois plus tôt, BVNK travaillait encore avec Visa sur l’infrastructure permettant à certains clients de Visa Direct de préfinancer des paiements en stablecoins. Désormais intégrée à Mastercard, la fintech britannique change de camp au moment même où les deux réseaux accélèrent leurs investissements dans les paiements fondés sur les actifs numériques.

Selon CoinDesk, Visa chercherait ainsi un nouveau partenaire capable d’assurer certaines opérations de règlement et de conversion en stablecoins. Le futur prestataire devrait notamment disposer des licences nécessaires sur plusieurs marchés importants, dont les États-Unis, le Canada, le Royaume-Uni et Singapour, tout en étant capable de gérer différents stablecoins et monnaies traditionnelles. L’information peut sembler anecdotique. Elle révèle pourtant une transformation beaucoup plus profonde : les réseaux de paiement ne cherchent plus simplement à intégrer les cryptomonnaies à leurs systèmes existants. Ils commencent à construire les infrastructures qui permettront à plusieurs formes de monnaie numérique de circuler directement dans le système financier mondial.

Mastercard choisit l’acquisition, Visa construit son propre réseau

Le choix de Mastercard est particulièrement révélateur. En rachetant BVNK, le groupe ne met pas seulement la main sur une fintech spécialisée dans les cryptomonnaies. Il acquiert une infrastructure capable de faire le lien entre les monnaies traditionnelles, les stablecoins et différentes blockchains. BVNK permet notamment aux entreprises de recevoir, convertir, conserver et transférer des fonds numériques dans de nombreux marchés. Autrement dit, Mastercard achète une partie des « tuyaux » qui permettront demain à l’argent de circuler entre plusieurs systèmes monétaires.

Visa suit une stratégie légèrement différente. Le groupe développe sa propre Visa Stablecoin Platform, destinée notamment aux banques, fintechs et prestataires de paiement souhaitant accéder à des stablecoins, les conserver, les transférer ou les convertir. La plateforme a d’abord intégré Open USD, le stablecoin développé dans le cadre de l’Open Standard Foundation avec le soutien de plusieurs acteurs majeurs de la finance et des paiements. Mais Visa ne semble pas vouloir dépendre d’un seul actif. Son directeur général Ryan McInerney a présenté une stratégie « multi-coin et multi-chain », autrement dit capable de fonctionner avec plusieurs stablecoins et plusieurs blockchains. Cette orientation est fondamentale : dans un système financier mondial, il serait difficile pour un réseau comme Visa de miser toute son infrastructure sur un seul émetteur ou une seule blockchain.

C’est probablement ici que se trouve le véritable enjeu de la bataille entre Visa et Mastercard. La question n’est plus seulement de savoir quel stablecoin dominera le marché. La question devient : qui contrôlera l’infrastructure permettant de passer d’un stablecoin à une monnaie traditionnelle, d’une blockchain à une autre et, à terme, d’une devise à une autre ?

Les nouveaux rails de la monnaie

Pendant des années, les cryptomonnaies ont été présentées comme une alternative aux infrastructures financières traditionnelles. Les choses sont en train de s’inverser. Les acteurs historiques du paiement ne cherchent plus nécessairement à remplacer les blockchains : ils cherchent à les intégrer à leurs propres réseaux.

Un paiement pourrait ainsi être initié en euros, converti en stablecoin, transféré sur une blockchain en quelques secondes, puis reconverti en monnaie locale à son arrivée. Pour l’utilisateur final, cette mécanique pourrait rester totalement invisible. Il continuerait à utiliser une application, une carte ou un compte comme aujourd’hui. Mais derrière l’interface, une partie du règlement pourrait désormais s’effectuer sur des rails blockchain.

Cette évolution est particulièrement importante pour les paiements internationaux. Aujourd’hui, un transfert transfrontalier peut nécessiter plusieurs intermédiaires, des comptes correspondants, des conversions de devises et parfois plusieurs jours de traitement. Les stablecoins permettent théoriquement de réduire une partie de cette complexité en transformant la blockchain en infrastructure de règlement disponible 24 heures sur 24.

C’est déjà ce qui commence à apparaître dans les services destinés aux diasporas. Lorsqu’un utilisateur envoie de l’argent vers l’Afrique, il n’est pas nécessaire que le bénéficiaire détienne lui-même des cryptomonnaies. Une infrastructure peut convertir la monnaie du pays d’origine en stablecoin, utiliser celui-ci comme actif de règlement, puis effectuer la conversion finale en monnaie locale. Des services comme IPercash explorent précisément cette logique : le stablecoin peut servir de couche intermédiaire entre la monnaie du donneur d’ordre et le paiement en monnaie locale, sans imposer au bénéficiaire de connaître ou de manipuler la blockchain.

La prochaine bataille sera celle de la liquidité

Cette évolution fait apparaître un autre enjeu, moins visible mais probablement encore plus important : la liquidité. Pour qu’un réseau mondial puisse utiliser plusieurs stablecoins, il faut être capable de les acheter, de les vendre, de les convertir et de les régler rapidement. Il faut également pouvoir passer d’un stablecoin à une monnaie bancaire, parfois sur plusieurs juridictions, tout en respectant les exigences réglementaires locales.

C’est précisément pour cette raison que les infrastructures comme BVNK deviennent stratégiques. Elles constituent une couche intermédiaire entre le monde bancaire et celui des blockchains. Mastercard semble avoir considéré que cette couche était suffisamment importante pour justifier une acquisition pouvant atteindre 1,8 milliard de dollars. Visa, de son côté, paraît vouloir conserver une plus grande flexibilité en combinant sa propre infrastructure avec des partenaires spécialisés.

Cette approche pourrait également favoriser l’émergence d’un marché où les stablecoins deviennent presque interchangeables du point de vue de l’utilisateur. Le consommateur n’aura pas forcément besoin de savoir s’il utilise USDC, USDT, Open USD ou un autre actif. Le réseau de paiement pourrait choisir automatiquement le rail le plus efficace selon la devise, la blockchain, la réglementation et la disponibilité de la liquidité. La monnaie numérique deviendrait alors moins un produit visible qu’une infrastructure invisible.

Et si la vraie révolution était là ?

C’est peut-être le changement le plus important à observer. Pendant longtemps, l’industrie crypto s’est demandé quel stablecoin deviendrait le « gagnant ». La bataille pourrait finalement se jouer ailleurs. Les véritables gagnants pourraient être les infrastructures capables de connecter plusieurs stablecoins, plusieurs blockchains et plusieurs monnaies nationales sans que l’utilisateur ait à s’en préoccuper.

Mastercard vient de faire un pas important dans cette direction en intégrant BVNK. Visa construit parallèlement sa propre plateforme et cherche désormais une nouvelle pièce pour compléter son dispositif. Stripe, les banques, les fintechs et d’autres acteurs du paiement développent eux aussi leurs propres infrastructures. Ce mouvement dessine progressivement un nouveau système dans lequel la blockchain ne remplace pas nécessairement les réseaux de paiement : elle devient l’un de leurs nouveaux rails de règlement.

Pour les marchés émergents, l’enjeu est considérable. Si cette infrastructure devient suffisamment ouverte et compétitive, elle pourrait réduire le coût des transferts internationaux, accélérer les paiements et permettre à des fintechs locales de se connecter plus facilement aux marchés mondiaux. Pour un pays africain, le bénéficiaire final pourrait recevoir sa monnaie locale sans jamais savoir qu’un stablecoin a traversé une blockchain quelques secondes auparavant.

La bataille entre Visa et Mastercard n’est donc pas seulement une bataille autour de BVNK. Elle annonce peut-être quelque chose de beaucoup plus grand : la transformation des stablecoins en infrastructure financière mondiale. Et dans cette nouvelle architecture, la question ne sera bientôt plus de savoir si l’argent passe par une blockchain, mais quelle blockchain, quel stablecoin et quel réseau aurontcheminé sa valeur jusqu’à destination.

Par Pierre Fezeu

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