Dr Youmssi Bareja : «L’interdiction d’exporter le manganèse brut du Gabon aura un impact mondial»

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À partir de 2029, le Gabon souhaite transformer sur place la totalité de son manganèse. Derrière cette volonté politique forte, les défis sont immenses : infrastructures, coûts, faisabilité technique… Pour EcoMatin, le Dr Youmssi Bareja, ancien cadre stratégique à la Société équatoriale des mines et expert en mines et hydrocarbures, analyse les implications de cette décision.

Le gouvernement gabonais a décidé, lors du Conseil des ministres du 30 mai, de suspendre l’exportation du manganèse brut dès 2029 pour encourager sa transformation locale. Selon vous, s’agit-il d’un véritable accélérateur pour l’économie nationale ?

Sur le papier, tout semble réuni pour que cette décision soit un véritable accélérateur pour l’économie. Les opérateurs pourront produire depuis le Gabon du manganèse métal, de l’aggloméré ou du silicomanganèse, trois dérivés très demandés dans l’industrie sidérurgique. Les alliages de manganèse sont indispensables au secteur de la construction (rails, poutres) et de l’automobile (tôles de carrosserie…). Le principal secteur non métallurgique à recourir au manganèse est l’industrie des batteries et piles à usage domestique.

Il faudra déjà qu’ils nous disent ce qu’ils entendent par transformation ; nous avons vu une telle décision dans la filière bois au Gabon sous le régime Ali Bongo, où son gouvernement avait exigé la transformation locale du bois avant son exportation, ce qui devait permettre de créer des emplois, etc. Curieusement, cette transformation s’est juste limitée à scier les billes de bois dans le sens de la longueur en quatre, et c’était ça, la transformation. Est-ce que, dans le cas du manganèse, nous allons encore assister à ce type de simulacre ?

Du genre, le processus d’enrichissement du minerai de manganèse sera-t-il considéré comme une transformation ? Nous devons donc attendre de voir les détails de cette décision et mieux comprendre de quel type de transformation il s’agit, ou quels produits issus de cette transformation seront les seuls à être exportés.

Le délai accordé pour construire une industrie de transformation capable d’absorber toute la production gabonaise vous paraît-il réaliste ? Comment expliquez-vous cette décision jugée précipitée par certains observateurs ?

Cette décision reste politique. Il y a eu une précipitation ; ils n’ont pas mûri l’idée, ils ont mis la charrue avant les bœufs. L’année dernière, la BAD, en partenariat avec le gouvernement gabonais, avait lancé un appel à candidature pour un consultant chargé de rédiger la politique et la stratégie minière du Gabon sur cinq ans. Il y a eu des offres déposées, et finalement, tout a été mis dans les tiroirs.

Il y a eu une précipitation ; ils n’ont pas mûri l’idée, ils ont mis la charrue avant les bœufs.

C’est bien beau d’interdire l’exportation du manganèse brut, d’exiger sa transformation locale, mais le gouvernement doit aussi faire sa part du travail : construire les infrastructures, assurer l’accès à l’énergie… À ce jour, il n’y a rien de tout cela. Dans un pays minier comme l’Afrique du Sud, le Botswana ou la Zambie, en trois ans, il est possible de monter une usine de transformation. Mais au Gabon, ce n’est pas évident car il y a beaucoup de travail à faire en amont avant de prendre une telle décision.

Eramet, principal producteur de manganèse au Gabon, affirme vouloir « continuer de travailler avec l’État dans un esprit constructif ». Mais en réalité, cette mesure ne risque-t-elle pas de marginaliser, voire d’évincer, cet acteur historique ?

Cette décision est un coup dur pour Eramet ainsi que pour son nouveau directeur, Paulo Castellari, qui vient tout juste de prendre ses fonctions. La mine de Moanda représente plus de 70 % du chiffre d’affaires du groupe. Donc Eramet n’a pas d’autre choix que de calmer le jeu. Le sentiment anti-français au Gabon n’est pas le même qu’au Mali, au Burkina Faso ou au Niger, mais depuis quelques années, la crise sociale se fait beaucoup ressentir à Moanda : grèves à répétition des travailleurs, ce qui, sur la durée, jouera en défaveur du groupe.

Il faut souligner qu’Eramet exploite le manganèse à Moanda depuis plus de 70 ans, sans retombées majeures pour le Gabon en général, et les populations locales en particulier, malgré quelques efforts récents comme la construction d’une école des mines ou d’un complexe métallurgique. Cela reste insuffisant. Le gouvernement veut certainement plus. Est-ce que le groupe Eramet va s’exécuter face à cette interdiction d’exporter le manganèse ? Quand on sait que le complexe métallurgique de Moanda (C2M) avait été construit par Eramet comme un simple acte symbolique (usine pilote), sans réelle volonté de s’aligner aux dispositions du code minier qui exige une transformation partielle ou totale de la production.

Cette décision est un coup dur pour Eramet ainsi que pour son nouveau directeur, Paulo Castellari, qui vient tout juste de prendre ses fonctions. La mine de Moanda représente plus de 70 % du chiffre d’affaires du groupe. Donc Eramet n’a pas d’autre choix que de calmer le jeu.

Ce complexe absorbe aujourd’hui moins de 5 % de la production annuelle de Comilog. Nous sommes donc très loin d’une transformation totale. Il faudrait multiplier la capacité du C2M ou construire une nouvelle usine avec une bonne capacité.

Il se posera aussi un problème de coût de transformation extrêmement élevé au Gabon, ce qui impactera les prix de vente des produits. C’est toute la filière mondiale du manganèse qui pourrait être bouleversée, avec le risque qu’une alternative soit trouvée, et le Gabon sortirait alors perdant de ce jeu qu’il a engagé sans en comprendre tous les tenants et aboutissants.

Depuis qu’il dirige le Gabon, le président Oligui Nguema a une tendance à nationaliser certains pans d’activités, notamment pétroliers. Pensez-vous qu’il souhaite étendre cette politique au manganèse, et plus globalement au secteur minier ?

Les rachats d’actifs pétroliers comme Assala ou Tullow lui ont certes rapporté des points politiques, mais avec un peu de recul, on comprend que ce n’était qu’un gaspillage d’argent. Racheter de vieux champs pétroliers ne permettra pas au Gabon de retrouver sa souveraineté énergétique.

Nous sommes en début de mandat. Il s’agit pour le président Oligui Nguema de montrer qu’il peut tenir tête aux Français, car cette interdiction vise essentiellement Comilog, la filiale d’Eramet, qui exploite le manganèse de Moanda, en plus des deux autres compagnies que sont Nogamining (indienne) et CITIC (chinoise), qui ne contrôlent ensemble que moins de 20 % de la production.

Le climat des affaires dans le secteur minier ne sera plus le même. Les investisseurs seront très prudents et préféreront attendre de voir, dans trois ans, ce qui se passera, car le Gabon pourrait étendre cette interdiction à d’autres ressources comme le fer ou l’or.

Quels sont les principaux risques pour le Gabon liés à l’interdiction d’exporter le manganèse brut ?

Je vois dans cette interdiction une tentative de nationaliser les trois mines opérationnelles de manganèse (Moanda, Franceville et Ndjolé), ce qui n’est pas en soi une mauvaise chose. Mais ensuite, que fait-on de ces mines ? La Société Équatoriale des Mines (SEM), dont j’ai été le tout premier directeur de la stratégie et du développement d’affaires entre 2013 et 2017, n’est toujours pas prête à prendre le relais. Treize ans après sa création, elle peine à décoller.

Il faut rappeler qu’Eramet, à travers Comilog, contrôle plus de 80 % de la production de manganèse au Gabon, et gère aussi le chemin de fer (Transgabonais). Il y a un risque réel de voir Eramet quitter le pays si le gouvernement campe sur sa position.

Les rachats d’actifs pétroliers comme Assala ou Tullow lui ont certes rapporté des points politiques, mais avec un peu de recul, on comprend que ce n’était qu’un gaspillage d’argent.

Le Gabon court aussi un risque sérieux sur son attractivité en tant que destination minière. La décision du Conseil des ministres entre en contradiction directe avec l’article 148 du code minier de 2019, qui stipule clairement que l’opérateur a le choix de transformer sa production en totalité ou en partie. Le code minier devra donc être amendé en urgence pour être conforme à cette nouvelle orientation.

Le Gabon étant le 2e plus gros producteur de manganèse au monde, quel impact cette décision peut-elle avoir sur le marché mondial ?

L’interdiction d’exporter le manganèse brut à partir de 2029 aura nécessairement un impact mondial : elle entraînera une pénurie, une flambée des prix à court terme, puis une recherche d’alternatives au manganèse, et enfin une baisse de la production au Gabon. Les mines pourraient fermer les unes après les autres pour cause de non-rentabilité.

Selon les Occidentaux, le manganèse fait partie des minerais critiques nécessaires à la transition énergétique, notamment pour les batteries de véhicules électriques. La RDC a récemment interdit l’exportation du cobalt, espérant une hausse des prix, et a obtenu l’effet inverse, en raison de la précipitation des hommes politiques. Voilà que le Gabon tombe dans le même piège. Attendons de voir comment les marchés réagiront pendant ces trois années avant l’entrée en vigueur de l’interdiction.

Comment analysez-vous la tendance des pays africains à renégocier leurs contrats d’exploitation ou à s’ouvrir à de nouveaux partenaires (chinois, russes) afin de mieux valoriser leurs ressources après des décennies de contrats souvent jugés déséquilibrés ?

Il y a de plus en plus un réveil des consciences en Afrique. Une nouvelle génération de leaders décomplexés voit les choses autrement. L’Afrique veut prendre le contrôle de ses ressources minières, et cela passe par la renégociation des contrats, le retrait ou l’annulation des titres miniers.

Le Gabon a revu l’an dernier les termes de la convention minière avec Fortescue pour le fer de Belinga. Il y a trois ans, la Guinée a fait de même avec Rio Tinto pour le projet de Simandou. Le Mali et le Burkina Faso ont nationalisé certaines mines d’or. En RDC, ils ont renégocié le contrat avec la Chine sur les minerais contre infrastructures.

L’interdiction d’exporter le manganèse brut à partir de 2029 aura nécessairement un impact mondial : elle entraînera une pénurie, une flambée des prix à court terme, puis une recherche d’alternatives au manganèse, et enfin une baisse de la production au Gabon.

Le ton est donné, sauf que dans cette diversification, nos leaders choisissent parfois de mauvais partenaires (chinois et russes). Je ne connais pas un pays africain où les ressources minières exploitées par les Russes ou les Chinois ont créé de la prospérité pour les populations. La Guinée et la Centrafrique sont des exemples de pillage russe, la RDC est un exemple de pillage chinois. Même au Gabon, où Eramet exploite le manganèse depuis plus de 70 ans, le constat est le même.

Oui à la renégociation des contrats miniers. Oui à une diversification réfléchie des partenaires. Oui à la bonne gouvernance. Non au modèle chinois « minerais contre infrastructures ». Non au modèle russe « minerais contre sécurité ». C’est ainsi que nous signerons de véritables contrats gagnant-gagnant, et non gagnant-perdant comme c’est trop souvent le cas actuellement.

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