
Entre 1903 et 1908, le guerrier Mbombè-A-Gnangué a défié l’administration coloniale française dans le sud du Gabon. Face aux impôts, aux violences et aux humiliations infligées aux populations Tsogo, il choisit la lutte armée plutôt que la soumission. Plus d’un siècle après sa mort, l’universitaire Franck Idiata exhume cette figure méconnue de l’histoire nationale dans un ouvrage qui entend réhabiliter la mémoire d’un homme devenu, malgré lui, symbole de résistance.
L’histoire du Gabon ne s’écrit pas uniquement dans les palais, les administrations et les livres consacrés aux grandes figures politiques. Elle se raconte aussi à travers les résistances locales, les révoltes oubliées et les hommes qui, bien avant l’indépendance, ont refusé de se soumettre à l’ordre colonial.
Mbombè-A-Gnangué est l’un de ces noms longtemps restés dans l’ombre. Entre 1903 et 1908, ce guerrier du peuple Tsogo, dans le sud du Gabon, engage une confrontation armée avec l’administration coloniale française. Pendant cinq années, il mène une résistance acharnée contre un système qu’il juge fondé sur la contrainte et les violences exercées sur les populations locales.
Cette histoire, peu présente dans le récit national, revient aujourd’hui sur le devant de la scène grâce au livre de l’universitaire Franck Idiata, intitulé Mbombè-A-Gnangué et les guerriers des Mitsogo contre l’Empire colonial français au sud du Gabon de 1903 à 1908, publié aux Éditions universitaires gabonaises (EUG).
Un livre pour sortir un résistant de l’oubli
L’ouvrage a été officiellement présenté au public lors d’une cérémonie de dédicace organisée récemment. Pour restituer l’atmosphère culturelle dans laquelle s’inscrit cette histoire, les organisateurs ont choisi de transformer le lieu de présentation en véritable espace traditionnel Tsogo.
Des groupes culturels ont notamment participé à la reconstitution de cette page de l’histoire, donnant à la cérémonie une dimension qui dépassait la simple présentation littéraire.
L’objectif de Franck Idiata est clair : remettre au centre du récit national un homme dont la trajectoire témoigne des formes de résistance qui ont existé dans les différentes régions du territoire gabonais pendant la période coloniale. Car derrière le personnage du guerrier se trouve également une population confrontée à une nouvelle organisation politique, économique et sociale imposée par la puissance coloniale.
Quand la résistance naît de la brutalité coloniale
Pour l’auteur, le soulèvement de Mbombè-A-Gnangué ne peut être dissocié des méthodes utilisées par l’administration française à cette époque. L’impôt de capitation, les contraintes imposées aux populations et les violences exercées par certains agents de l’administration coloniale auraient constitué, selon son récit, autant de facteurs ayant alimenté le refus du guerrier et de ses compagnons. À ces prélèvements s’ajoutaient les humiliations et les violences faites aux populations, notamment aux femmes et aux jeunes filles.
Mbombè-A-Gnangué aurait alors fait le choix de prendre les armes plutôt que d’accepter cet ordre nouveau. Son combat s’inscrit ainsi dans une histoire plus large des résistances africaines à la conquête et à la domination coloniales. Dans plusieurs territoires du continent, l’installation de l’administration européenne s’est accompagnée de révoltes, de guérillas et de soulèvements locaux, souvent réprimés avec une grande violence.
Au sud du Gabon, Mbombè-A-Gnangué devient ainsi l’un des visages de cette contestation. La confrontation entre le guerrier et l’administration coloniale était toutefois profondément déséquilibrée. D’un côté, un chef de guerre s’appuyant sur ses hommes, sur la connaissance du terrain et sur le soutien d’une partie des populations. De l’autre, une puissance coloniale disposant de moyens militaires, logistiques et administratifs nettement supérieurs.
Malgré cette disproportion, la résistance dure plusieurs années. Selon Franck Idiata, les affrontements auraient infligé des pertes importantes aux forces françaises. Mais à mesure que la guerre se prolonge, les combattants de Mbombè-A-Gnangué sont progressivement décimés ou capturés. Le rapport de force finit par devenir impossible à soutenir.
« Mbombè ne pouvait pas gagner », estime l’universitaire, qui décrit les dernières années du conflit comme une période particulièrement éprouvante pour le résistant et ses hommes.
Le même destin que certains grands résistants africains. Franck Idiata établit un parallèle entre Mbombè-A-Gnangué et le célèbre guerrier zoulou Chaka Zoulou, en Afrique du Sud. La comparaison ne porte pas seulement sur la dimension guerrière des deux personnages. Elle renvoie également à leur destin tragique et à la question de la trahison.
À mesure que la résistance s’affaiblit, Mbombè-A-Gnangué se retrouve progressivement isolé. Certains de ses combattants sont tués, d’autres capturés. Le cercle autour du chef se réduit jusqu’au moment où il est lui-même livré à ses adversaires. La résistance s’achève alors dans la défaite et la trahison.
Une fin tragique et une mémoire sans tombe
Après sa capture, Mbombè-A-Gnangué est soumis à un procès sommaire avant d’être exécuté. Son corps aurait ensuite été jeté dans une fosse commune. Plus d’un siècle plus tard, cette disparition matérielle nourrit encore la question de sa mémoire. Il n’existe ni photographie connue permettant de fixer son visage pour la postérité, ni sépulture clairement identifiée où les générations suivantes pourraient venir se recueillir.
Il ne reste donc, pour raconter son existence, que les récits historiques, la mémoire collective et désormais le travail de recherche mené par Franck Idiata. Cette absence de traces physiques rend d’autant plus importante la démarche de l’universitaire. Faire entrer Mbombè-A-Gnangué dans la mémoire nationale
Pour Franck Idiata, le travail ne doit toutefois pas s’arrêter à la publication du livre. L’universitaire plaide pour l’érection d’un monument en hommage à Mbombè-A-Gnangué. Une manière, selon lui, de matérialiser la mémoire d’un homme dont le nom risque autrement de rester confiné aux récits locaux et aux travaux des historiens. La question dépasse d’ailleurs la seule figure du guerrier.
Elle renvoie à la manière dont le Gabon choisit de raconter son passé colonial et de rendre visibles les différentes formes de résistance qui ont précédé l’indépendance.
Pendant longtemps, les récits nationaux ont surtout retenu certaines grandes figures politiques et les principaux épisodes institutionnels. Les résistances locales, elles, sont parfois restées dans les mémoires communautaires sans véritablement entrer dans l’histoire officielle. Le parcours de Mbombè-A-Gnangué offre l’occasion de revisiter cette mémoire.
Plus d’un siècle après, le combat continue autrement
Mbombè-A-Gnangué a perdu sa guerre contre l’administration coloniale. Mais son histoire, elle, n’a pas totalement disparu. Avec le livre de Franck Idiata, le guerrier retrouve une place dans le débat historique gabonais. Son combat permet de rappeler que la colonisation n’a pas été partout acceptée sans résistance et que les populations locales ont, à plusieurs reprises, tenté de défendre leurs territoires, leurs libertés et leurs modes de vie. Plus d’un siècle après les événements, le défi est désormais différent : il ne s’agit plus de prendre les armes, mais de préserver la mémoire.
Pas de portrait, pas de tombe, pas de monument : il ne reste de Mbombè-A-Gnangué que les traces d’une résistance que le temps n’a pas complètement effacée. Le livre de Franck Idiata entend désormais transformer cette mémoire dispersée en un pan assumé de l’histoire du Gabon.