Gabon : 2,59 milliards d’euros de créances publiques, l’ultimatum de la Cour des comptes reste sans suite

Au Gabon, l’expiration du délai de 30 jours accordé aux débiteurs de l’État n’a, pour l’heure, donné lieu à aucune annonce officielle ni à des mesures judiciaires connues. En septembre dernier, la Cour des comptes avait sommé quelque 600 entreprises et particuliers de régulariser leurs dettes, évaluées à plus de 1 700 milliards de francs CFA, soit environ 2,59 milliards d’euros. La menace de poursuites devant la Cour criminelle spéciale, assortie de possibles peines d’emprisonnement, semblait annoncer un tournant dans la lutte contre l’impunité financière. Mais le départ du magistrat à l’origine de ces révélations et le silence des autorités nourrissent désormais les interrogations.

Un délai dépassé, des suites toujours attendues

Le 7 octobre constituait une échéance importante pour les personnes physiques et morales redevables de sommes considérables envers l’État gabonais. Un mois auparavant, le président de la Cour des comptes, Alex Euv Moutsiangou, avait lancé un avertissement sans équivoque : les débiteurs concernés devaient s’acquitter de leurs obligations dans le délai imparti, sous peine de voir leurs dossiers transmis à la Cour criminelle spéciale.

L’enjeu financier est considérable. Selon les chiffres alors avancés par le magistrat, environ 600 entreprises et particuliers seraient concernés par des créances cumulées dépassant 1 700 milliards de francs CFA. Ces montants renverraient notamment à des fonds publics détournés ou à des sommes dont le recouvrement avait été ordonné par la justice, mais dont les décisions seraient restées inexécutées ou seulement partiellement appliquées.

Pour les autorités judiciaires, le recouvrement de ces sommes représente un enjeu majeur de protection des finances publiques. Au-delà des montants en jeu, le dossier pose une question fondamentale : comment garantir l’exécution effective des décisions de justice lorsque celles-ci concernent des sommes dues à l’État ?

Pourtant, à l’expiration de l’ultimatum, aucune mesure officielle n’avait été annoncée. Ni bilan des paiements effectués, ni liste des débiteurs ayant régularisé leur situation, ni communication détaillée sur d’éventuelles transmissions de dossiers à la juridiction compétente n’étaient venus éclairer l’opinion publique. Ce silence contraste avec la fermeté du discours initial et laisse en suspens la question de la mise en œuvre des sanctions annoncées.

Le départ du magistrat, un élément qui relance les interrogations

L’affaire a pris une dimension supplémentaire avec le départ d’Alex Euv Moutsiangou de la présidence de la Cour des comptes, intervenu environ deux semaines après ses déclarations. Cette évolution a alimenté les spéculations sur l’avenir du dossier, sans qu’il soit possible, en l’absence d’éléments établissant un lien direct, d’affirmer que son éviction serait liée à ses prises de position.

Pour certains observateurs, cette succession d’événements est néanmoins révélatrice des difficultés que peut rencontrer la volonté de faire appliquer des décisions judiciaires lorsque les intérêts financiers en jeu sont particulièrement importants.

Un responsable d’organisation non gouvernementale, cité sous couvert d’anonymat, estime que le départ du magistrat ne peut être considéré comme un événement anodin dans un dossier de cette ampleur. De son côté, un économiste présenté comme proche du pouvoir considère que les révélations ont touché à des intérêts sensibles, en remettant sur la place publique la question des responsabilités dans la gestion des ressources de l’État.

Ces réactions témoignent d’un climat de suspicion autour d’un dossier dont les implications dépassent le seul cadre comptable. Elles ne constituent toutefois pas, à elles seules, la preuve d’une intervention destinée à empêcher les poursuites ou à protéger certains débiteurs.

Des milliards à recouvrer et une exigence de transparence

L’absence de communication après l’expiration du délai fixé soulève désormais plusieurs interrogations. Les débiteurs concernés ont-ils procédé à des remboursements ? Des procédures ont-elles été engagées contre ceux qui n’auraient pas respecté leurs obligations ? Les dossiers ont-ils effectivement été transmis aux juridictions compétentes ? À ce stade, aucune réponse officielle détaillée ne permet de trancher ces questions.

Au-delà de l’affaire elle-même, l’enjeu est celui de la crédibilité de l’appareil judiciaire et de la capacité de l’État à récupérer les fonds qui lui sont dus. Les décisions de justice perdent une partie de leur portée lorsque leur exécution reste incertaine, particulièrement lorsqu’elles portent sur des sommes susceptibles de peser lourdement sur les finances publiques.

La publication d’un état des lieux précis du recouvrement, accompagné d’informations sur les procédures engagées et les éventuelles sanctions prononcées, permettrait de distinguer les remboursements effectivement réalisés des simples annonces.

Dans un pays où la gestion des ressources publiques constitue un sujet majeur de débat, la transparence sur ce dossier apparaît donc essentielle. Elle permettrait également d’éviter que le silence institutionnel ne laisse prospérer les soupçons d’un traitement différencié des débiteurs selon leur statut ou leur influence.

Un dossier désormais sous le signe de l’incertitude

Dans les milieux politiques, l’absence de suites visibles est déjà interprétée avec ironie. Un responsable politique a ainsi dénoncé ce qu’il considère comme un « enterrement de première classe » du dossier. Une formule qui résume le sentiment d’abandon éprouvé par ceux qui attendaient des mesures concrètes après les annonces de la Cour des comptes.

Pour autant, l’absence d’informations publiques ne suffit pas à établir que toutes les procédures ont été abandonnées. Elle révèle surtout un déficit de communication sur l’état réel du dossier et sur les décisions éventuellement prises depuis l’expiration de l’ultimatum.

La question demeure entière : les 1 700 milliards de francs CFA annoncés feront-ils l’objet d’un recouvrement effectif, ou cette affaire rejoindra-t-elle la longue liste des dossiers financiers dont les suites restent peu lisibles pour les citoyens ?

Au Gabon, la réponse dépendra désormais de la capacité des institutions compétentes à apporter des éclaircissements, à rendre compte des démarches entreprises et, le cas échéant, à faire appliquer les décisions de justice. Car derrière les milliards évoqués se trouve une exigence simple : celle de l’égalité devant la loi et de la reddition des comptes dans la gestion de l’argent public.

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