
Quatre ans après l’expropriation du Groupe Afriland et de ses associés, Afriland First Bank RDC, qui était jadis prospère, n’est plus que l’ombre d’elle-même. Une situation embarrassante pour le régulateur qui, dans ce dossier, s’est comporté comme un éléphant dans un magasin de porcelaine.
En République démocratique du Congo, le dernier trimestre de l’année 2025 a été tumultueux pour les fonctionnaires de l’État et les professionnels de santé de la localité de Belobo, située sur la rive gauche du fleuve Congo. C’est dans la rue qu’ils ont crié leur ras-le-bol contre l’État congolais et Afriland First Bank RDC, après trois mois sans salaire. Le cas est loin d’être isolé. Leurs collègues de Zongo, dans la province du Sud-Ubangi, ont également battu le pavé pour les mêmes raisons.
Depuis, la banque est sous les feux des projecteurs. En février 2026, c’était au tour du personnel de santé de Gbadolite, dans la province du Nord-Ubangi, d’observer une « grève sèche » en raison de primes et de salaires non payés par l’État. D’autres manifestations ont été enregistrées en mai et en juin pour les mêmes motifs. Il faut que la situation soit assez grave pour que la banque en arrive à ne plus être en mesure de payer les salaires domiciliés dans ses comptes !
De banque prospère à banque fantôme
Les données de la Banque centrale du Congo (BCC) à fin décembre 2025 décrivent une institution en situation de forte dégradation. Afriland First Bank RDC affiche un produit net bancaire (PNB) négatif de 4,68 millions de dollars. La banque a également constitué une provision pour créances en souffrance de 131,9 millions de dollars, clôturant l’année 2025 avec 50,4 millions de dollars de pertes et des fonds propres négatifs de –116,9 millions de dollars.
La situation critique d’Afriland First Bank RDC ainsi décrite par la Banque centrale du Congo elle-même tranche significativement avec la santé d’Afriland RDC présentée par la même institution dans son rapport du mois d’août 2021. On y apprenait que le bilan de la banque, sous la gouvernance d’Afriland First Group, affichait des fondamentaux solides et équilibrés. La filiale congolaise du groupe bancaire panafricain disposait alors de fonds propres de 48,05 millions de dollars américains, un niveau supérieur aux exigences réglementaires de l’époque. La banque se hissait alors au 7ᵉ rang sur 15 banques agréées.
Que s’est-il passé entre-temps ?
L’affaire remonte au 1er juillet 2021, lorsque le président du conseil d’administration d’Afriland First Bank RDC, Joseph Toubi, alerté par le commissaire aux comptes, identifie des fraudes dans la gestion interne et suspend, à titre conservatoire, le directeur général, Souaibou Abary. En réaction, la BCC intervient, retire l’agrément du président du conseil d’administration et exige la réhabilitation du directeur général suspendu. Par la suite, elle retire l’agrément des autres membres du conseil d’administration et installe, dès le 26 août 2021, une mission de surveillance rapprochée.
La note adressée par la BCC, le 1er septembre 2021, à la direction générale d’Afriland First Bank RDC détaille les modalités de collaboration entre la mission de la BCC et Afriland First Bank RDC : « La banque est tenue de transmettre à la mission journalièrement les états de clôture des caisses de la veille, notamment les bordereaux de clôture de chaque caisse ainsi que les pièces comptables justifiant les différentes opérations passées par lesdites caisses. »
La banque devait aussi désormais « soumettre pour avis à la mission avant leur exécution toute transaction (retrait, transfert, mise en place de crédit, mise à disposition de fonds dont le montant est supérieur ou égal à 500.000 $ ou son équivalent) dans d’autres devises et aussi toutes les dépenses courantes de fonctionnement dont les montants sont supérieurs ou égaux à 50.000 $. À cet effet, toutes les transactions en cours d’exécution et se rapportant à ces conditions doivent être suspendues et soumises à l’avis de la mission. »
C’est ainsi que les membres de la mission de surveillance rapprochée assistaient aux réunions hebdomadaires du comité de direction de la banque. Tout cela démontre que la BCC prenait part de façon active à la gestion quotidienne de la banque, en décidant en dernier ressort du sort des opérations les plus importantes. La mission de surveillance rapprochée a régulièrement posé des actes qui ont bloqué pendant longtemps le retour à l’orthodoxie dans la gestion d’Afriland First Bank RDC.
Blocage
Premièrement, la BCC va informer Afriland First Bank RDC qu’une session du conseil d’administration ne sera valablement convoquée que si 100 % des administrateurs signent la convocation, étant donné la vacance du poste de président du conseil d’administration. Ce qui constitue une véritable curiosité au regard des dispositions de l’OHADA, qui fixe cette exigence aux deux tiers des administrateurs.
Deuxièmement, un conseil d’administration est convoqué pour le 4 novembre 2021, avec pour ordre du jour la nomination d’un nouveau directeur général et la nomination d’un deuxième directeur général adjoint. Mais, curieusement, le 28 octobre 2021, soit six jours avant, trois administrateurs d’Afriland First Bank RDC sur les cinq restants voient également leurs agréments retirés par la BCC, laissant ainsi seulement deux administrateurs au sein du conseil d’administration.
Peut-on, à ce niveau, parler de hasard quand on sait que le minimum requis pour permettre au conseil d’administration de fonctionner est de trois administrateurs ? Pour couronner le tout, par courrier daté du 18 novembre 2021, l’agrément des deux derniers administrateurs restants est retiré, laissant ainsi Afriland First Bank RDC sans administrateur et sans direction générale.
Audit
Après avoir décapité les organes de gouvernance, cogéré la banque pendant sept mois et bloqué toute tentative de retour à l’orthodoxie pendant autant de temps, la BCC écrit aux actionnaires, qu’elle a minutieusement écartés de toute gestion et de tout contrôle, pour leur présenter un déficit de fonds propres s’élevant à 90 millions de dollars. Si ce déficit est réel, comment et par qui a-t-il été creusé ? Dans une lettre adressée à la BCC en mars 2022, les actionnaires majoritaires demandent une contre-expertise qui établirait, de manière contradictoire, les besoins de la banque. Demande restée sans suite.
Toujours est-il que la mission de surveillance rapprochée restera aux commandes de la banque jusqu’au 20 juin 2022, date à laquelle la BCC met la banque sous administration provisoire. Une équipe de sept personnes compose l’administration provisoire, dont le mandat est de 186 jours ! Ceci alors que la loi bancaire de la RDC prévoit une durée de 90 jours pour une telle mission. Début 2023, ce mandat est renouvelé, puis transformé en mandat de résolution.
L’imbroglio ne s’arrête pas là. Quelque temps avant l’instauration de l’administration provisoire, un administrateur ad hoc est désigné par le juge du tribunal de commerce. Il dispose d’un cahier des charges clair, qui est le même que celui attribué par la Banque centrale au comité d’administration provisoire. Une superposition de décisions qui étonne.
Les nombreux mouvements sociaux enregistrés sous le mandat du commissaire à la résolution sont inédits et graves. Les actionnaires majoritaires d’Afriland First Bank RDC ont contrôlé la banque pendant 15 ans et, de mémoire, on n’avait jamais enregistré le moindre mouvement d’humeur de la part des clients.
Dans un communiqué paru en février 2026, les actionnaires historiques ont tenu à rappeler que « l’État congolais et sa Banque centrale les avaient évincés du capital d’Afriland First Bank RDC » et que « depuis lors, le Groupe n’exerce aucun contrôle opérationnel, managérial ou financier sur cette entité. Dès lors, il n’est impliqué ni de près ni de loin dans le non-paiement des salaires des clients d’Afriland First Bank RDC ».
D’ailleurs, on se souvient qu’Afriland First Group avait intenté une requête en annulation de la mise sous administration provisoire auprès du tribunal de première instance de Kinshasa-Gombe. L’affaire n’a pas été jugée.
L’action de la BCC est tout simplement catastrophique. Théoriquement garante de la stabilité bancaire, bénéficiaire des largesses du système judiciaire et du pouvoir exécutif congolais, elle s’est résolument comportée comme un éléphant dans un magasin de porcelaine, se mettant elle-même dans un pétrin qui conduit aujourd’hui l’État congolais à répondre devant le Centre international de règlement des différends relatifs aux investissements (CIRDI), un organe juridictionnel de la Banque mondiale à Washington.
L’affaire y suit son cours.